Il est 13h38 à New York, les marchés américains tournent encore pour deux heures et demie, et pendant ce temps, un sénateur républicain de Caroline du Nord vient de confirmer ce que beaucoup soupçonnaient : Washington planifie activement une guerre contre l'Iran. Ted Budd, avec le détachement d'un homme qui discute météo, explique que le président "doit avoir de la flexibilité et des options pour essayer de 'neutraliser' le régime de Téhéran."

La guerre comme produit financier

Selon Bloomberg, Budd affirme que l'administration a déjà exposé aux parlementaires "les grandes lignes de ses objectifs pour la guerre d'Iran." Pas "en cas de guerre" — pour LA guerre. La nuance grammaticale en dit long sur l'état d'esprit à Washington. Nous ne sommes plus dans la dissuasion ou la diplomatie coercitive. Nous sommes dans la planification opérationnelle.

Pendant que cette information circule, le Dow Jones et le NASDAQ poursuivent leur séance comme si de rien n'était. Les marchés européens ont fermé il y a une heure — Paris à 17h30, Londres à 16h30, Francfort à 17h30 — sans réaction notable. Demain matin, quand Tokyo ouvrira à 9h00 locale (dans 17 heures), puis Shanghai à 9h30, verrons-nous enfin une prise de conscience ? J'en doute.

L'économie de guerre, cette vieille connaissance

Car voilà le paradoxe : une guerre contre l'Iran serait un désastre économique mondial, mais un jackpot pour certains secteurs. Les cours du pétrole s'envoleraient — l'Iran contrôle le détroit d'Ormuz par lequel transite 20% du pétrole mondial. Les chaînes d'approvisionnement mondiales, déjà fragilisées depuis 2020, exploseraient. L'inflation repartirait à la hausse dans toutes les économies développées.

Mais les fabricants d'armes, eux, se frotteraient les mains. Lockheed Martin, Raytheon, General Dynamics — leurs carnets de commandes se rempliraient pour des décennies. Les banques d'investissement qui financent ces contrats aussi. Sans compter les sociétés de reconstruction qui interviendront après, comme ce fut le cas en Irak.

Le coût réel d'une aventure militaire

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. La guerre d'Irak a coûté plus de 2.000 milliards de dollars aux États-Unis selon les estimations les plus conservatrices. L'Iran, c'est quatre fois la population de l'Irak, un territoire trois fois plus grand, et surtout un régime qui a eu 45 ans pour se préparer à ce scénario. Le coût budgétaire serait astronomique.

Mais qui paiera ? Pas les actionnaires de Raytheon, c'est certain. Ce seront les contribuables américains, via une dette publique qui explosera encore davantage. Ce seront les consommateurs mondiaux, via l'inflation énergétique. Ce seront les pays émergents, via la fuite des capitaux vers les "valeurs refuges" américaines.

La normalisation de l'impensable

Ce qui me frappe dans les déclarations de Budd, c'est leur banalité. Il parle de "neutraliser" un régime comme on parlerait de régler un problème de plomberie. Cette désensibilisation au coût humain et économique de la guerre est le vrai danger.

Car pendant que Washington planifie, les marchés font comme si cette guerre n'aurait pas lieu. Les investisseurs institutionnels, ces mêmes qui prétendent intégrer les "risques géopolitiques" dans leurs modèles, semblent incapables de pricing le risque d'un conflit qui fermerait le détroit d'Ormuz.

Les vrais gagnants sont déjà connus

Regardons qui profite déjà de cette escalade. Les cours du pétrole ont gagné 15% depuis le début de l'année, portés par les tensions géopolitiques. Les valeurs de défense surperforment l'indice S&P 500. Les obligations du Trésor américain attirent les capitaux en quête de sécurité.

Le complexe militaro-industriel américain n'a même pas besoin que la guerre ait lieu pour en tirer profit. La simple menace suffit à justifier des budgets de défense toujours plus importants. Le Pentagone demande 842 milliards de dollars pour 2025 — une augmentation de 4,1% par rapport à 2024.

L'Europe, spectatrice payante

Pendant ce temps, les marchés européens, fermés depuis une heure, n'ont pas intégré cette information. Demain matin, à l'ouverture de Paris, Londres et Francfort, les investisseurs découvriront peut-être que leur approvisionnement énergétique dépend des calculs géopolitiques de Washington.

Car l'Europe paiera le prix fort d'une guerre américaine contre l'Iran. Déjà dépendante des importations énergétiques, elle verrait ses coûts exploser. Ses entreprises, déjà pénalisées par des coûts énergétiques supérieurs à ceux de leurs concurrents américains et chinois, perdraient encore en compétitivité.

La facture finale

Quand Budd parle de donner au président "de la flexibilité et des options", il parle en réalité de donner à l'exécutif américain le pouvoir de déclencher une crise économique mondiale. Sans débat démocratique réel, sans évaluation coût-bénéfice sérieuse, sans même une estimation honnête des conséquences.

Les marchés fermeront dans deux heures à New York. Demain, ils rouvriront comme si de rien n'était. Mais quelque part dans les bureaux du Pentagone et de la CIA, des hommes en costume planifient une guerre dont nous paierons tous le prix. Et Wall Street fait semblant de ne pas voir.

C'est cela, l'économie politique moderne : privatiser les profits de la guerre, socialiser ses coûts. Budd l'a dit sans le vouloir — nous sommes déjà en guerre. Nous ne le savons juste pas encore.