Dimanche 22 mars, 15h39 à Paris. Les marchés européens sont fermés, Wall Street n'ouvrira que demain matin à 9h30. Mais à Washington, les calculatrices du Pentagone tournent à plein régime. 200 milliards de dollars. C'est la facture que l'état-major américain présente au Congrès pour financer une guerre en Iran qui n'a que trois semaines d'existence.
Selon Bloomberg, cette demande budgétaire intervient alors que les parlementaires américains s'interrogent sur l'opportunité d'une invasion terrestre. "Je ne veux pas voir nos troupes au sol", déclare le républicain Greg Steube, tandis que le démocrate Glenn Ivey réclame un "débat sur la Loi des Pouvoirs de Guerre". Mais derrière ces postures politiques se cache une réalité économique brutale : la guerre est devenue le secteur le plus rentable de l'économie américaine.
L'arithmétique de l'absurde
Faisons les comptes. 200 milliards pour trois semaines de conflit, cela représente environ 9,5 milliards par jour. Pour contextualiser : c'est plus que le PIB annuel de 130 pays dans le monde. C'est l'équivalent du budget de l'éducation nationale française sur deux ans. C'est surtout la preuve que l'industrie de défense américaine a perfectionné l'art de transformer l'incertitude géopolitique en certitude financière.
Cette demande budgétaire tombe au moment où les tensions géopolitiques font déjà flamber les cours du pétrole et des matières premières. Demain matin, quand les marchés asiatiques ouvriront à Tokyo (9h00 heure locale), puis Shanghai (9h30), les investisseurs découvriront probablement de nouveaux records sur les valeurs de défense. Raytheon, Lockheed Martin, Boeing : autant de titres qui transforment chaque escalade militaire en dividendes pour leurs actionnaires.
Le piège de la guerre perpétuelle
L'analyse des conflits récents révèle un schéma immuable. L'Afghanistan a coûté 2 300 milliards sur vingt ans. L'Irak, environ 2 000 milliards. À chaque fois, les estimations initiales étaient dérisoires comparées aux factures finales. Paul Wolfowitz, alors secrétaire adjoint à la Défense, prédisait en 2003 que l'Irak se financerait grâce à ses revenus pétroliers. Nous connaissons la suite.
Aujourd'hui, avec l'Iran, nous assistons à la même mécanique. Ian Bremmer, président d'Eurasia Group, souligne dans ses analyses que ce conflit s'inscrit dans une logique de confrontation prolongée avec l'axe sino-russe. Autrement dit : préparez-vous à une guerre longue, coûteuse, et donc profitable pour ceux qui la financent.
Le timing de cette demande budgétaire n'est pas innocent. Elle intervient un dimanche, jour de fermeture des marchés mondiaux, permettant aux lobbyistes de préparer le terrain avant la réouverture. Demain, quand Londres ouvrira à 8h00, Paris et Francfort à 9h00, puis New York à 14h30 heure européenne, les investisseurs auront eu le temps de digérer l'information et d'ajuster leurs positions.
Qui paie, qui gagne ?
La répartition des coûts et bénéfices de cette guerre révèle les fractures de l'économie américaine. Les 200 milliards réclamés seront financés par l'endettement public, donc in fine par les contribuables américains et leurs enfants. Mais les bénéfices, eux, sont immédiatement privatisés.
Les cinq plus grands contractants de la défense américaine ont vu leurs revenus exploser depuis le début du conflit ukrainien. Leurs marges bénéficiaires atteignent des niveaux historiques, tandis que l'inflation érode le pouvoir d'achat des ménages américains. Cette asymétrie n'est pas un effet de bord : c'est le cœur du modèle économique.
Yechiel Leiter, ambassadeur israélien désigné aux États-Unis, comprend parfaitement cette mécanique. Israël a bâti son économie sur l'exportation de technologies militaires testées en conditions réelles. L'Iran offre un nouveau laboratoire grandeur nature pour l'industrie de défense occidentale.
L'Europe, spectatrice payante
Pendant que Washington débat de ses 200 milliards, l'Europe subit les conséquences économiques du conflit sans en tirer les bénéfices industriels. Les prix de l'énergie flambent, l'inflation repart, mais les commandes d'armement profitent essentiellement aux industriels américains.
Cette dépendance militaire européenne coûte cher. Très cher. Quand les marchés européens rouvriront demain matin, les indices CAC 40, DAX et FTSE 100 refléteront cette réalité : l'Europe paie les pots cassés de conflits qu'elle ne contrôle pas, avec des armes qu'elle ne produit pas.
La vraie question
Au-delà des postures parlementaires sur l'opportunité d'une invasion terrestre, la vraie question est économique : combien de temps l'économie américaine peut-elle soutenir cette fuite en avant militaire ? Les 200 milliards réclamés aujourd'hui ne sont qu'un acompte. Si l'histoire récente nous enseigne quelque chose, c'est que les guerres américaines coûtent toujours dix fois plus que prévu et durent deux fois plus longtemps.
Demain, quand les marchés mondiaux rouvriront leurs portes dans un ballet de fuseaux horaires – Tokyo d'abord, puis Shanghai, Londres, Francfort, Paris, et enfin New York –, ils valideront une fois de plus cette logique implacable : la guerre est le seul secteur économique qui transforme systématiquement l'échec en profit.
Les 200 milliards du Pentagone ne financent pas une victoire. Ils financent un système.
