Pete Hegseth vient de nous offrir un parfait exemple de ce que j'appelle la "diplomatie de café du commerce". Hier, le secrétaire à la Défense a déclaré que "l'armée américaine empêcherait l'Iran d'étrangler le détroit d'Ormuz", selon le New York Times. Magnifique. Sauf qu'interrogé sur les modalités concrètes, l'homme a botté en touche avec un aplomb confondant : "aucune indication sur le temps nécessaire avant que la Navy puisse escorter les navires civils".
Autrement dit : nous allons faire quelque chose, mais nous ne savons ni quoi, ni comment, ni quand. Voilà bien la marque de fabrique d'une administration qui confond communication et gouvernance.
L'art de promettre l'impossible
Le détroit d'Ormuz, c'est 21% du pétrole mondial qui y transite chaque jour. Quand l'Iran menace de le fermer — ce qu'elle fait régulièrement depuis quarante ans — les cours s'affolent et les chancelleries tremblent. Mais entre menacer et agir, il y a un gouffre que Téhéran connaît parfaitement.
L'Iran sait qu'elle ne peut pas vraiment fermer le détroit sans s'auto-détruire économiquement. Les États-Unis savent qu'une intervention militaire directe déclencherait un embrasement régional aux conséquences imprévisibles. Tout le monde joue donc au poker menteur, et Hegseth vient d'abattre ses cartes en annonçant qu'il n'en a pas.
Car enfin, de quoi parle-t-on concrètement ? D'escorter chaque pétrolier avec des destroyers ? D'établir une zone d'exclusion aérienne ? De bombarder les installations côtières iraniennes ? Le secrétaire à la Défense n'en dit rien, et pour cause : il n'en sait probablement rien lui-même.
La Navy, cette inconnue
Cette ignorance des réalités opérationnelles révèle un problème plus profond. Hegseth, ancien présentateur de Fox News devenu ministre, découvre visiblement que diriger le Pentagone ne se résume pas à claquer des doigts devant les caméras.
La Cinquième Flotte américaine, basée à Bahreïn, dispose certes d'une puissance de feu considérable. Mais escorter en permanence les dizaines de navires qui traversent quotidiennement le détroit exigerait un déploiement naval massif, coûteux, et politiquement explosif. Sans compter que l'Iran dispose de missiles anti-navires, de sous-marins miniatures et de vedettes rapides parfaitement adaptées à la guerre asymétrique dans ces eaux peu profondes.
Bref, la mission que s'assigne Hegseth n'est pas techniquement impossible, mais elle nécessiterait une mobilisation militaire et financière que ni le Congrès ni l'opinion publique américaine ne sont prêts à accepter. À moins, bien sûr, que l'objectif ne soit pas d'agir mais de faire croire qu'on va agir.
Le syndrome de la ligne rouge
Cette gesticulation me rappelle furieusement les "lignes rouges" d'Obama en Syrie ou les tweets incendiaires de Trump sur la Corée du Nord. À chaque fois, le même schéma : on agite le sabre pour rassurer les alliés et impressionner les adversaires, puis on espère que personne ne nous prendra au mot.
Le problème, c'est que cette stratégie de l'intimidation creuse finit par user la crédibilité américaine. Quand on multiplie les menaces sans les mettre à exécution, on ne dissuade plus personne — on se ridiculise.
L'Iran l'a d'ailleurs parfaitement compris. Depuis des décennies, elle joue avec les nerfs occidentaux en agitant régulièrement la menace du détroit, sachant pertinemment que personne n'osera vraiment l'affronter sur ce terrain. Et voilà Hegseth qui tombe dans le piège en surenchérissant sans avoir les moyens de ses ambitions.
L'infantilisation des citoyens
Mais le plus agaçant dans cette affaire, c'est le mépris sous-jacent pour l'intelligence des citoyens. Hegseth nous prend-il vraiment pour des imbéciles ? Croit-il sérieusement qu'on va gober ses promesses martiales sans se poser de questions sur leur faisabilité ?
Cette tendance à traiter les électeurs comme des enfants qu'on rassure avec des formules magiques traverse tous les partis et toutes les époques. "Nous allons créer des emplois", "nous allons réduire les déficits", "nous allons vaincre le terrorisme"... Et maintenant "nous allons empêcher l'Iran de fermer le détroit". Toujours les mêmes promesses grandioses, jamais les moyens concrets.
Une diplomatie de gribouille
Au final, cette sortie de Hegseth illustre parfaitement la dérive de la politique étrangère américaine : beaucoup de communication, peu de stratégie. On préfère les effets d'annonce aux négociations patientes, les déclarations fracassantes aux compromis laborieux.
Résultat : les tensions montent, les marchés s'affolent, et les vrais problèmes — la prolifération nucléaire iranienne, l'instabilité régionale, la dépendance énergétique — restent entiers. Mais au moins, les électeurs auront eu droit à leur dose quotidienne de fermeté affichée.
L'Iran continuera ses provocations, les États-Unis continueront leurs gesticulations, et le détroit d'Ormuz restera ce qu'il a toujours été : un point de passage stratégique où tout le monde a intérêt à ce que rien ne se passe vraiment. Sauf que maintenant, grâce à Hegseth, nous savons officiellement que l'Amérique n'a pas de plan. C'est déjà ça.
