Nous y revoilà. Donald Trump vient de bombarder l'île de Kharg et menace de "raser les infrastructures pétrolières" iraniennes si Téhéran maintient son blocus du détroit d'Ormuz. Pendant ce temps, l'ambassade américaine à Bagdad essuie son deuxième assaut depuis le début de cette crise. Et le président américain de déclarer, avec cette désinvolture qui le caractérise : "On ne peut pas dire combien de temps durera la guerre, elle durera le temps nécessaire."

Le temps nécessaire à quoi, exactement ? À faire exploser le prix du baril ? À transformer le Golfe Persique en brasier ? Ou simplement à nourrir cette addiction trumpienne au chaos contrôlé qui tient lieu de politique étrangère ?

Car ne nous y trompons pas : cette escalade n'a rien d'une stratégie réfléchie. Elle porte tous les stigmates d'une improvisation présidentielle où la géopolitique se conjugue aux humeurs matinales et aux sondages du moment. Quand Trump menace de "wipe out" les installations pétrolières de Kharg — qui représentent 90% des exportations iraniennes selon le New York Times —, il ne calcule pas les conséquences. Il performe.

L'île de Kharg n'est pas n'importe quel objectif militaire. C'est le cœur névralgique de l'économie iranienne, mais aussi un rouage essentiel de l'approvisionnement énergétique mondial. La détruire reviendrait à amputer l'Iran de sa principale source de devises tout en privant l'Europe et l'Asie d'une partie significative de leurs importations. Mais Trump s'en moque : il joue au Risk avec de vraies conséquences.

Cette désinvolture révèle un paradoxe fascinant de l'ère Trump. Voilà un président qui prétend défendre les intérêts économiques américains tout en sabotant méthodiquement la stabilité des marchés énergétiques. Car enfin, qui profite vraiment de cette escalade ? Certainement pas les consommateurs américains qui verront leurs factures d'essence s'envoler. Pas davantage les alliés européens, déjà fragilisés par leur dépendance énergétique. Non, les seuls gagnants de cette partie de poker menteur sont les spéculateurs et les producteurs de pétrole de schiste américains qui voient leurs marges exploser.

L'Iran, de son côté, joue sa partition avec une habileté consommée. En bloquant le détroit d'Ormuz — par lequel transitent 20% du pétrole mondial selon le Deccan Herald —, Téhéran transforme sa faiblesse militaire en arme économique. Le régime des mollahs sait parfaitement qu'il ne peut rivaliser avec la puissance de feu américaine. Mais il peut paralyser l'économie mondiale en fermant ce goulet d'étranglement stratégique.

Et pendant que Trump tweete ses menaces et que l'Iran resserre son étau sur le détroit, c'est toute l'architecture de sécurité régionale qui s'effrite. L'attaque contre l'ambassade américaine à Bagdad n'est pas un épiphénomène : elle illustre la contagion de cette crise à l'ensemble du Moyen-Orient. L'Irak, déjà fragilisé par des décennies d'instabilité, se retrouve pris en étau entre son allié américain et son voisin iranien.

Mais le plus inquiétant dans cette escalade, c'est son caractère profondément personnel. Trump ne mène pas une guerre pour défendre des intérêts stratégiques américains clairement définis. Il mène SA guerre, celle qui doit prouver qu'il est plus fort, plus imprévisible, plus "dealmaker" que ses prédécesseurs. Cette personnalisation de la politique étrangère transforme chaque crise internationale en psychodrame présidentiel.

Les conséquences de cette approche dépassent largement le cadre du Golfe Persique. En traitant l'Iran comme un adversaire à humilier plutôt qu'un problème à résoudre, Trump sabote toute possibilité de désescalade diplomatique. Pire : il légitime par avance toutes les représailles iraniennes, créant une spirale de violence dont personne ne maîtrise l'issue.

Car c'est bien là le piège de cette stratégie du chaos : elle fonctionne tant que l'adversaire accepte de jouer selon vos règles. Mais que se passe-t-il quand l'Iran décide de frapper ailleurs ? Quand il active ses réseaux de proxies au Liban, en Syrie ou au Yémen ? Quand il cyber-attaque les infrastructures américaines ? Trump aura-t-il encore envie de jouer quand les conséquences de ses rodomontades frapperont directement le territoire américain ?

Cette crise révèle surtout l'infantilisation dramatique du débat public américain. Pendant que leur président transforme une question géopolitique complexe en feuilleton personnel, les citoyens américains sont réduits au rôle de spectateurs impuissants d'une escalade qu'ils n'ont pas choisie et dont ils paieront le prix.

Trump rejoue la guerre du Golfe, mais avec les codes de l'ère numérique : tout, tout de suite, sans nuance ni stratégie à long terme. Le problème, c'est que les missiles, eux, ne sont pas virtuels.