Il est 8h26 à Bucarest ce vendredi matin, les marchés européens ouvrent dans une demi-heure, et la Banque nationale de Roumanie vient de nous servir un parfait exemple de ce que j'appelle "l'illusion du contrôle monétaire". L'inflation roumaine ralentit, certes, mais comme le rapportent Bloomberg et la BBC, cette embellie pourrait s'évaporer plus vite qu'un mirage dans le désert énergétique européen.
L'inflation domestiquée ? Pas si vite
Les analystes se félicitent du ralentissement de l'inflation roumaine, et la banque centrale commence déjà à lorgner vers un assouplissement de sa politique monétaire. Classique. Dès que les chiffres s'améliorent, tout le monde veut croire que la bataille est gagnée. Sauf que l'inflation, ce n'est pas un animal domestique qu'on dresse une fois pour toutes.
La réalité, c'est que la Roumanie — comme la plupart des économies européennes — navigue dans un océan d'incertitudes énergétiques. Et quand je dis océan, je pense surtout aux pipelines et aux câbles qui relient Bucarest au reste du monde. Car pendant que les technocrates de la banque centrale ajustent leurs modèles économétriques, les vrais déterminants de l'inflation roumaine se négocient sur les marchés énergétiques mondiaux.
Le piège de la dépendance énergétique
Selon les sources, la flambée des prix énergétiques mondiaux — alimentée notamment par le conflit iranien — menace directement cette embellie inflationniste. Et là, on touche au cœur du problème : la Roumanie peut bien avoir la politique monétaire la plus sophistiquée du monde, si les prix du gaz et du pétrole s'envolent, son inflation suivra mécaniquement.
C'est exactement ce qui s'est passé en 2022, quand l'Europe entière a découvert sa dépendance énergétique. Les banques centrales ont relevé leurs taux comme des forcenées, croyant pouvoir dompter une inflation importée. Résultat ? Récession garantie, inflation persistante. Un chef-d'œuvre de politique économique.
Quand les marchés dictent la politique monétaire
Regardons les horaires : pendant que la Roumanie dort sur ses lauriers inflationnistes, les marchés asiatiques ont déjà fermé (Shanghai à 15h26 heure locale, Tokyo à 16h26). Les nouvelles énergétiques de la nuit ont eu le temps de faire leur chemin. Dans quelques minutes, Londres ouvrira (8h00 GMT), puis Francfort et Paris (9h00 CET). Et si les cours énergétiques flambent à l'ouverture européenne, la belle histoire roumaine de l'inflation maîtrisée pourrait tourner court avant même que New York ne se réveille.
C'est ça, la réalité des économies interconnectées : votre politique monétaire nationale devient otage des décisions prises à des milliers de kilomètres. La banque centrale roumaine peut bien ajuster ses taux directeurs au dixième de point près, si les traders de Londres décident que le pétrole vaut 20% de plus ce matin, tous ses calculs partent en fumée.
L'illusion du pilotage fin
Ce qui m'agace profondément dans cette histoire, c'est cette prétention des banques centrales à "piloter finement" l'inflation. Comme si l'économie était un avion de ligne qu'on dirige avec précision. La vérité, c'est que l'inflation roumaine dépend davantage des tensions géopolitiques au Moyen-Orient que des décisions de politique monétaire prises à Bucarest.
Les économistes mainstream continuent de vendre leur modèle où les banques centrales contrôlent l'inflation via les taux d'intérêt. Pure fiction. Dans une économie ouverte et dépendante énergétiquement comme la Roumanie, l'inflation est d'abord un phénomène géopolitique et structurel. Les taux d'intérêt ne font qu'amplifier ou atténuer les chocs, ils ne les créent ni ne les éliminent.
Qui gagne, qui perd dans cette mascarade ?
Pendant que la banque centrale roumaine se prépare peut-être à assouplir sa politique monétaire, regardons qui profite vraiment de cette situation. Les importateurs d'énergie roumains, qui ont pu reconstituer leurs marges pendant l'accalmie. Les emprunteurs, qui espèrent des taux plus bas. Les exportateurs, qui bénéficient d'une monnaie moins forte.
Et qui perd ? Les épargnants, dont le pouvoir d'achat sera laminé si l'inflation repart. Les salariés, dont les revenus réels stagneront. Et surtout, la crédibilité de la politique monétaire roumaine, qui découvrira une fois de plus qu'elle ne contrôle pas grand-chose.
La leçon énergétique
Cette histoire roumaine illustre parfaitement l'impasse des politiques monétaires européennes face aux chocs énergétiques. Tant que l'Europe n'aura pas résolu sa dépendance énergétique structurelle, ses banques centrales resteront des spectateurs impuissants face aux soubresauts géopolitiques mondiaux.
La vraie politique anti-inflationniste, ce n'est pas de jouer avec les taux d'intérêt. C'est d'investir massivement dans l'indépendance énergétique, de diversifier les approvisionnements, de développer les renouvelables. Mais ça, ça demande une vision à long terme et des investissements publics massifs. Deux choses que les gardiens de l'orthodoxie monétaire détestent par-dessus tout.
En attendant, la Roumanie peut savourer son répit inflationniste. Mais qu'elle ne s'y trompe pas : la prochaine flambée énergétique n'est qu'une crise géopolitique de distance. Et quand elle arrivera, tous les modèles économétriques du monde ne pourront rien y faire.
