Il y a des moments où la politique révèle sa vraie nature. Aujourd'hui, c'est au Ghana que cela se passe. Pendant que les cours internationaux du cacao plongent dans l'abîme — moins 40% depuis janvier, 75% depuis les records de 2024 —, le Dr Samuel Ofosu-Ampofo, président du Ghana Cocoa Board, annonce tranquillement qu'il n'y aura "aucune nouvelle réduction du prix payé aux producteurs de fèves de cacao".
Selon GhanaWeb, les cours internationaux sont tombés sous les 3 000 dollars la tonne métrique. Dans la logique néolibérale qui gouverne nos économies, les paysans ghanéens devraient donc voir leurs revenus s'évaporer. Après tout, c'est "la loi du marché", non ?
L'hérésie ghanéenne
Sauf que le Ghana vient de commettre une hérésie économique : découpler les revenus de ses producteurs des caprices de la spéculation internationale. Une décision qui devrait faire réfléchir tous ceux qui, en Europe, expliquent doctement à nos agriculteurs qu'ils doivent "s'adapter aux réalités du marché mondial".
Car de quelles réalités parle-t-on exactement ? Le cacao qui se négocie aujourd'hui à Londres ou New York n'a pas changé de goût depuis 2024. Sa qualité nutritionnelle est identique. Les efforts des producteurs ghanéens pour le cultiver, le récolter, le sécher, sont les mêmes. Seule la fièvre spéculative des traders a changé.
Le Ghana, pays qui produit environ 20% du cacao mondial, vient de rappeler une vérité que nos économistes ont oubliée : l'économie réelle ne se résume pas aux fluctuations des marchés financiers. Derrière chaque tonne de cacao, il y a des familles, des communautés, des écosystèmes sociaux qu'on ne peut pas sacrifier sur l'autel de la "compétitivité".
La leçon politique
Cette décision ghanéenne est d'abord un acte politique. Elle affirme que l'État peut — et doit — protéger ses citoyens contre les dérèglements d'un système financier déconnecté des réalités productives. Une position qui tranche avec la résignation de nos gouvernements européens face aux "contraintes des marchés".
Combien de fois avons-nous entendu nos ministres expliquer qu'ils ne pouvaient rien faire contre la chute des prix agricoles, la désindustrialisation, ou la précarisation de l'emploi ? "C'est la mondialisation", "ce sont les lois économiques", "nous n'avons pas le choix". Le Ghana vient de démontrer que si, on a le choix.
Bien sûr, cette politique a un coût. Le COCOBOD devra puiser dans ses réserves ou s'endetter pour maintenir les prix. Mais c'est exactement ce qu'ont fait tous les pays développés pendant la crise de 2008 : socialiser les pertes pour préserver la stabilité sociale. La différence, c'est qu'au Ghana, on protège les producteurs. En Europe, on avait protégé les banquiers.
L'infantilisation des citoyens
Cette affaire révèle aussi comment nos élites politiques et médiatiques infantilisent systématiquement les citoyens. On nous explique que l'économie est trop complexe pour que nous puissions la comprendre, que seuls les "experts" maîtrisent ces questions, que nous devons faire confiance aux mécanismes automatiques du marché.
Le Ghana vient de prouver le contraire. Sa décision est d'une simplicité désarmante : si les prix internationaux ne permettent plus aux producteurs de vivre dignement, alors on déconnecte temporairement les prix locaux des prix internationaux. Point final.
Cette simplicité n'est pas de la naïveté, c'est de la lucidité politique. Car au fond, qu'est-ce qui justifie qu'un paysan ghanéen voie ses revenus divisés par quatre parce que des traders londoniens ont décidé de parier à la baisse sur le cacao ?
Les vraies questions
Évidemment, cette politique soulève des questions. Comment le Ghana financera-t-il cette stabilisation des prix ? Combien de temps pourra-t-il tenir si les cours internationaux restent durablement bas ? Et surtout, cette protection ne risque-t-elle pas de créer des distorsions économiques ?
Ces questions sont légitimes. Mais elles ne doivent pas masquer l'essentiel : le Ghana vient de rappeler que la politique, c'est d'abord l'art de faire des choix. Et que le premier choix, c'est de décider qui on protège quand le système déraille.
En Europe, nous avons pris l'habitude de protéger les créanciers, les actionnaires, les "investisseurs". Le Ghana a choisi de protéger ses producteurs. Il y a là une leçon de démocratie que nos dirigeants, si prompts à donner des leçons de gouvernance au reste du monde, feraient bien de méditer.
Car au final, la vraie question n'est pas de savoir si cette politique ghanéenne est "économiquement viable". La vraie question est de savoir si nous acceptons que l'économie dicte ses lois à la société, ou si nous voulons que la société reprenne le contrôle de son économie.
Le Ghana vient de donner sa réponse. Et nous ?
