Lisa Murkowski découvre l'eau chaude. La sénatrice républicaine de l'Alaska s'affaire aujourd'hui à rédiger une autorisation formelle d'usage de la force militaire contre l'Iran, prétendument pour "établir des paramètres" aux opérations militaires. Son motif ? L'administration Trump "a mis le Congrès sur la touche", selon le New York Times.
Touchant. Vraiment touchant.
Voilà donc une élue qui réalise soudain que l'exécutif américain mène des opérations militaires sans demander la permission au législatif. Comme si c'était une nouveauté. Comme si le Congrès n'avait pas passé les vingt-cinq dernières années à regarder ailleurs pendant que Bush, Obama, Trump premier mandat, puis Biden transformaient la présidence en monarchie militaire.
L'amnésie sélective du Capitole
Car enfin, où était Murkowski quand Obama bombardait la Libye sans autorisation parlementaire en 2011 ? Où était-elle quand Trump liquidait Soleimani en 2020 ? Où étaient tous ces gardiens sourcilleux de la Constitution quand il fallait voter des budgets militaires pharaoniques sans jamais questionner leur usage ?
La vérité, c'est que le Congrès américain a volontairement abdiqué ses prérogatives de guerre depuis des décennies. Par lâcheté politique d'abord : il est plus confortable de laisser le président prendre les décisions difficiles et d'applaudir si ça marche, de critiquer si ça échoue. Par calcul électoral ensuite : pourquoi risquer sa réélection sur un vote de guerre quand on peut se contenter de communiqués indignés ?
L'Authorization for Use of Military Force votée après le 11 septembre 2001 — ce chèque en blanc que le Congrès a signé dans l'émotion — a servi de prétexte légal à tous les présidents suivants pour justifier à peu près n'importe quelle intervention. De l'Afghanistan au Yémen, de la Somalie à la Syrie, cette autorisation fourre-tout a permis d'éviter le débat démocratique sur chaque nouvelle guerre.
Le théâtre de la résistance
Aujourd'hui, Murkowski joue donc les résistantes. Elle veut "reprendre le contrôle". Mais son initiative ressemble davantage à du théâtre politique qu'à une véritable volonté de changement. D'abord parce qu'elle arrive après la bataille : les tensions avec l'Iran ne datent pas d'hier, et si elle voulait vraiment encadrer l'action militaire, elle aurait pu s'y prendre plus tôt.
Ensuite parce qu'une autorisation d'usage de la force, même "encadrée", reste un blanc-seing. Les paramètres qu'elle entend fixer seront nécessairement flous — ils le sont toujours. Comment définir précisément les "menaces imminentes" qui justifieraient une frappe ? Comment délimiter géographiquement une intervention ? Comment mesurer la "proportionnalité" d'une riposte ?
Ces questions ne sont pas techniques, elles sont politiques. Et c'est précisément pour éviter d'y répondre publiquement que le Congrès a préféré déléguer ses responsabilités à l'exécutif.
L'Iran, prétexte commode
Car parlons-en, de l'Iran. Voilà un pays qui fait office d'épouvantail parfait pour justifier tous les excès. Régime autoritaire, programme nucléaire, soutien aux milices régionales : l'Iran coche toutes les cases du "méchant" idéal. Mais la réalité géopolitique est infiniment plus complexe que cette caricature.
L'Iran est aussi un pays de 85 millions d'habitants, dont une large partie aspire à plus de libertés. Un pays qui a respecté l'accord nucléaire de 2015 jusqu'à ce que Trump le dénonce unilatéralement. Un pays qui, malgré ses défauts criants, reste un acteur rationnel sur la scène internationale — contrairement à ce que suggère la rhétorique belliciste.
Autoriser l'usage de la force contre l'Iran, même avec des "paramètres", c'est ouvrir la boîte de Pandore d'un conflit régional aux conséquences imprévisibles. C'est risquer d'embraser tout le Moyen-Orient pour satisfaire les fantasmes de quelques faucons washingtoniens.
Le vrai problème
Le problème de fond n'est pas que Trump "met le Congrès sur la touche". Le problème, c'est que le système américain de checks and balances s'est progressivement délité, avec la complicité active du législatif. Le Congrès a renoncé à ses prérogatives budgétaires (gouvernement par continuing resolutions), à ses prérogatives de guerre (délégation à l'exécutif), à ses prérogatives de contrôle (commissions d'enquête partisanes).
L'initiative de Murkowski ne changera rien à cette dérive institutionnelle. Au mieux, elle donnera une légitimité parlementaire de façade à des décisions qui continueront d'être prises dans le secret des bureaux présidentiels. Au pire, elle facilitera l'escalade militaire en lui donnant un vernis démocratique.
La vraie question n'est pas de savoir comment mieux encadrer l'usage de la force. C'est de savoir pourquoi, en 2026, les États-Unis continuent de considérer la guerre comme un outil de politique étrangère normal. Mais cette question-là, Murkowski préfère ne pas se la poser. C'est moins vendeur dans l'Alaska.
