Les marchés financiers ferment leurs portes ce samedi soir, de New York (17h39 locale) à Tokyo (07h39 dimanche matin), mais les traders dormiront mal. Car pendant que Sir Lawrence Freedman, professeur émérite d'études de guerre au King's College de Londres, expliquait cette semaine à Bloomberg les "conséquences incertaines" de frappes militaires américaines en Iran, les cours du pétrole ont déjà commencé à intégrer le risque géopolitique.

"Vous déclenchez des choses mais vous ne pouvez pas contrôler comment elles finissent", a déclaré Freedman. Cette phrase devrait être gravée au fronton du Pentagone tant elle résume vingt ans d'interventions militaires américaines désastreuses. Mais visiblement, Washington n'apprend jamais.

L'Iran n'est pas l'Irak

La différence fondamentale que semblent ignorer les faucons américains, c'est que l'Iran dispose d'une capacité de nuisance économique que n'avaient ni l'Irak de Saddam Hussein ni l'Afghanistan des Talibans. Téhéran contrôle le détroit d'Ormuz, par lequel transite 21% du pétrole mondial. Une fermeture, même temporaire, de ce passage stratégique ferait exploser les cours énergétiques et plongerait l'économie mondiale dans une récession immédiate.

Les analystes de Goldman Sachs estiment qu'un conflit ouvert avec l'Iran pourrait faire bondir le baril de Brent à 150 dollars, soit plus du double de son niveau actuel. Pour une économie américaine qui peine déjà à contenir l'inflation, ce serait un coup de massue. Mais apparemment, cette réalité économique élémentaire échappe aux stratèges de Washington.

Le syndrome de l'hubris militaire

Ce qui frappe dans les déclarations rapportées par Bloomberg, c'est cette même arrogance qui a présidé aux interventions en Irak (2003) et en Libye (2011). Les planificateurs militaires américains croient encore qu'ils peuvent "chirurgicalement" frapper un adversaire sans déclencher d'escalade incontrôlable. L'histoire récente prouve pourtant le contraire.

L'Irak devait être "libéré" en quelques semaines : vingt ans plus tard, le pays reste instable et l'influence iranienne y est plus forte que jamais. La Libye devait connaître une "transition démocratique" après la chute de Kadhafi : elle sombre depuis dans le chaos. Mais les leçons de ces échecs semblent n'avoir jamais atteint les bureaux du Pentagone.

Les marchés anticipent déjà le chaos

Pendant que les politiques jouent aux stratèges, les marchés financiers, eux, calculent froidement les risques. Depuis l'ouverture des bourses asiatiques lundi dernier, les valeurs pétrolières ont progressé de 8%, les compagnies d'assurance maritime de 12%, et les cours de l'or ont atteint de nouveaux sommets.

Cette nervosité n'est pas irrationnelle. L'Iran dispose de capacités militaires asymétriques redoutables : missiles balistiques, drones, proxies régionaux (Hezbollah, Houthis, milices irakiennes). Une frappe américaine déclencherait probablement des représailles en cascade contre les alliés de Washington dans la région, perturbant durablement les chaînes d'approvisionnement énergétiques.

L'économie mondiale en otage

Ce qui rend cette escalation potentielle particulièrement dangereuse, c'est le timing. L'économie mondiale sort à peine de la crise inflationniste post-Covid. Les banques centrales, de la Fed à la BCE, maintiennent des taux d'intérêt élevés pour contenir les prix. Un choc pétrolier majeur relancerait l'inflation et forcerait ces mêmes banques centrales à choisir entre récession et dérapage des prix.

Les économistes de JPMorgan estiment qu'un conflit avec l'Iran coûterait à l'économie américaine entre 2 et 3 points de PIB la première année. Pour l'Europe, déjà fragilisée par la guerre en Ukraine, ce serait potentiellement catastrophique. Mais ces considérations économiques semblent secondaires face aux calculs géopolitiques de Washington.

L'illusion du contrôle

Le plus inquiétant dans cette affaire, c'est cette persistante illusion américaine du "contrôle" des opérations militaires. Comme le souligne justement Sir Lawrence Freedman, expert reconnu des conflits modernes, "vous déclenchez des choses mais vous ne pouvez pas contrôler comment elles finissent".

Cette vérité dérange car elle remet en question le narratif dominant à Washington : celui d'une Amérique capable de "gérer" les crises par la force. La réalité est plus prosaïque : chaque intervention militaire américaine depuis 2001 a produit des conséquences imprévues, souvent pires que le problème initial.

Le prix de l'aventurisme

Alors que les marchés européens rouvriront lundi matin (9h00 à Paris et Francfort, 8h00 à Londres), suivis par Wall Street (9h30 à New York), les investisseurs scruteront chaque déclaration de Washington. Car contrairement aux politiques, les marchés financiers ne peuvent pas se permettre l'aventurisme : ils paient comptant chaque erreur de calcul géopolitique.

L'Iran le sait et en joue. Téhéran n'a pas besoin de gagner militairement contre les États-Unis : il lui suffit de rendre le coût économique d'un conflit insupportable pour l'Occident. Dans cette guerre des nerfs, les apprentis sorciers de Washington partent avec un handicap majeur : ils croient encore contrôler un monde qui leur échappe depuis longtemps.

La question n'est plus de savoir si Washington frappera l'Iran, mais si les dirigeants américains mesureront les conséquences économiques de leur aventurisme avant qu'il ne soit trop tard. Les marchés, eux, ont déjà donné leur réponse.