Il fallait oser. Donald Trump vient de franchir une ligne que même ses détracteurs les plus féroces n'avaient pas anticipée : transformer l'accès aux briefings de sécurité nationale en argument de vente pour ses campagnes de financement. Selon le New York Times, l'organisation "Never Surrender" promet à ses donateurs un accès privilégié aux informations classifiées via l'ancien président.

Nous voilà donc rendus là : les secrets d'État américains comme produit d'appel dans une campagne de levée de fonds.

La seguridad nacional, nuevo producto de lujo

Cette dérive n'est pas qu'un énième épisode de la saga Trump. Elle révèle quelque chose de plus profond et de plus inquiétant : la transformation complète de la fonction présidentielle en entreprise commerciale. Car enfin, de quoi parle-t-on exactement ? D'un ancien chef d'État qui monétise directement les prérogatives les plus régaliennes de sa fonction passée.

Les briefings de sécurité nationale ne sont pas des séances d'information publique. Ils contiennent des éléments sur les capacités militaires, les opérations en cours, les sources humaines, les vulnérabilités stratégiques. En faire un argument de vente, c'est traiter la sécurité collective comme un bien de consommation réservé aux plus offrants.

L'ironie est savoureuse : celui qui a passé quatre ans à dénoncer les "fuites" et à exiger la loyauté absolue de ses services de renseignement propose aujourd'hui de partager ces mêmes informations... contre espèces sonnantes et trébuchantes.

L'infantilisation par l'émotion

Mais le plus révélateur dans cette affaire, c'est la mécanique même de l'opération. "Never Surrender" ne s'adresse pas à des citoyens rationnels désireux de comprendre les enjeux géopolitiques. Elle cible des supporters émotionnellement investis, prêts à payer pour se sentir dans le secret des dieux.

C'est exactement ce contre quoi je me bats depuis vingt ans : cette tendance des élites politiques à traiter les électeurs comme des consommateurs de sensations fortes plutôt que comme des citoyens capables de réflexion. Trump pousse simplement cette logique à son paroxysme en transformant littéralement l'information stratégique en produit de divertissement premium.

Les donateurs qui mordront à l'hameçon ne cherchent pas vraiment à comprendre les complexités de la politique étrangère américaine. Ils veulent se sentir importants, initiés, différents du commun des mortels. Trump leur vend exactement cela : l'illusion de l'accès privilégié.

Quand les institutions se sabordent

Cette affaire pose une question fondamentale : comment en sommes-nous arrivés à un point où un ancien président peut impunément commercialiser l'accès aux secrets d'État ? La réponse tient en un mot : impunité.

Depuis 2016, Trump a systématiquement testé les limites du système institutionnel américain. À chaque transgression, les garde-fous ont cédé ou se sont révélés inexistants. Les procédures d'impeachment ? Inefficaces. Les poursuites judiciaires ? Enlisées dans les procédures. Les sanctions politiques ? Transformées en arguments de campagne.

Le résultat est sous nos yeux : un homme qui considère que tout ce qui touche à la présidence américaine lui appartient personnellement, y compris les informations les plus sensibles. Et le plus troublant, c'est qu'il n'a probablement pas tort de penser qu'il peut s'en tirer.

L'échec des contre-pouvoirs

Où sont les républicains "responsables" qui nous expliquaient en 2016 qu'ils sauraient canaliser Trump ? Où sont les démocrates qui promettaient de "restaurer les normes" ? Tous occupés à leurs petites guerres partisanes pendant que l'ancien président transforme la Maison-Blanche en franchise commerciale.

Car ne nous y trompons pas : cette dérive ne concerne pas que Trump. Elle révèle l'effondrement complet du système de contrôle mutuel qui était censé protéger la démocratie américaine. Quand un ancien président peut ouvertement monétiser les secrets d'État sans que personne ne bronche vraiment, c'est que le système tout entier a abdiqué.

La vraie question

Au-delà de l'indignation légitime, cette affaire nous oblige à nous poser la vraie question : que vaut encore une démocratie où tout se vend, y compris ce qui devrait rester absolument hors commerce ?

Trump n'est pas un accident de l'histoire. Il est le produit logique d'un système qui a progressivement transformé la politique en spectacle et les citoyens en consommateurs. Aujourd'hui, il pousse simplement cette logique jusqu'à sa conclusion naturelle : la mise aux enchères de la souveraineté nationale.

Le plus inquiétant n'est pas qu'il le fasse. C'est qu'il puisse le faire sans que cela provoque un tollé général. Nous nous sommes habitués à l'inacceptable. Et c'est exactement comme cela que meurent les démocraties : non pas dans un grand fracas révolutionnaire, mais dans l'indifférence générale face à la banalisation de l'intolérable.

Marie Duval