Il y a quelque chose de pathétiquement prévisible dans cette nouvelle déconvenue stratégique. Selon le New York Times, les espoirs de Donald Trump qu'un plan israélien visant à inciter un soulèvement interne contre le gouvernement théocratique iranien mènerait à une fin rapide de la guerre ne se sont pas matérialisés. Surprise, surprise.

Voilà bien le syndrome occidental par excellence : cette conviction inébranlable que les peuples du monde entier n'attendent qu'un petit coup de pouce extérieur pour renverser leurs dirigeants et embrasser nos valeurs. Comme si l'histoire géopolitique était un jeu vidéo où il suffit d'appuyer sur le bon bouton pour déclencher une "révolution colorée" sur mesure.

L'illusion du soulèvement télécommandé

Cette stratégie révèle une méconnaissance crasse des réalités iraniennes. L'Iran de 2026 n'est pas l'Ukraine de 2014 ou la Géorgie de 2003. Quarante-sept ans après la révolution islamique, le régime des mollahs a survécu à une guerre de huit ans avec l'Irak, à des décennies de sanctions, aux manifestations de 2009, 2017 et 2019. Il a développé des anticorps redoutables contre les tentatives de déstabilisation externe.

Plus fondamentalement, Trump et ses conseillers semblent ignorer que l'opposition iranienne elle-même se méfie profondément des ingérences étrangères. Les Iraniens qui contestent leur régime ne veulent pas être perçus comme les marionnettes de Washington ou de Tel-Aviv. C'est même contre-productif : chaque tentative d'instrumentalisation externe renforce la propagande du régime sur le "complot occidental".

Le piège de la pensée magique

Cette approche illustre parfaitement ce que j'appelle la "pensée magique géopolitique" : cette croyance que la politique internationale fonctionne comme un roman d'espionnage hollywoodien. On monte un plan secret, on active quelques réseaux, et hop ! Le régime s'effondre en quelques semaines.

La réalité est infiniment plus complexe. Les révolutions authentiques naissent de contradictions internes profondes, pas de manipulations externes. Elles émergent quand les conditions économiques, sociales et politiques créent une masse critique de mécontentement. Elles ne se déclenchent pas sur commande depuis un bureau de la CIA ou du Mossad.

L'Iran traverse certes une crise économique sévère, aggravée par les sanctions. La jeunesse urbaine éduquée aspire à plus de libertés. Mais entre aspiration au changement et révolution, il y a un gouffre que ne peuvent combler les manœuvres extérieures.

L'aveuglement stratégique persistant

Ce qui frappe, c'est la répétition obsessionnelle des mêmes erreurs. Combien de fois faudra-t-il échouer pour comprendre que les sociétés ne se transforment pas par télécommande ? L'Irak devait accueillir les troupes américaines avec des fleurs en 2003. La Libye devait devenir une démocratie modèle après Kadhafi. La Syrie devait voir Assad tomber en quelques mois.

À chaque fois, la même arrogance : "Cette fois, c'est différent. Cette fois, on a le bon plan." Et à chaque fois, la même surprise devant la complexité du réel.

Les vrais perdants

Pendant que Trump et Netanyahu jouent aux stratèges de salon, ce sont les peuples qui paient. Les Iraniens ordinaires subissent des sanctions renforcées qui les appauvrissent sans affaiblir le régime. Les opposants authentiques sont discrédités par association avec les manœuvres étrangères. La région s'enfonce dans une spirale de tensions qui profite aux extrémistes de tous bords.

Car voilà le paradoxe : ces tentatives de déstabilisation renforcent exactement ce qu'elles prétendent combattre. Elles donnent des arguments aux faucons iraniens, justifient la répression interne, et permettent au régime de mobiliser le sentiment national contre "l'ennemi extérieur".

L'alternative ignorée

Il existe pourtant une approche plus intelligente : la patience stratégique. Soutenir discrètement la société civile iranienne, maintenir des canaux de dialogue, lever progressivement les sanctions qui pénalisent la population plutôt que le régime. Bref, jouer le temps long plutôt que chercher des solutions miracles.

Mais cette approche exige une qualité rare en politique : l'humilité. Reconnaître que nous ne contrôlons pas tout, que les peuples ont leur propre agenda, que la démocratie ne s'exporte pas dans des containers.

L'échec annoncé de ce plan israélo-américain n'est pas une surprise. C'était écrit d'avance. La vraie question est : combien de temps faudra-t-il encore pour que nos dirigeants cessent de prendre leurs fantasmes géopolitiques pour la réalité ?

En attendant, les Iraniens continueront de vivre sous un régime autoritaire, les tensions régionales s'aggraveront, et nous assisterons au prochain épisode de cette série sans fin : "Comment l'Occident découvre que le monde ne fonctionne pas comme il l'imaginait."