Voilà bien l'Amérique éternelle : convaincue qu'elle peut orchestrer les révolutions des autres comme on programme une machine à café. L'échec du plan israélien pour susciter un soulèvement populaire en Iran, que Donald Trump espérait voir "mettre fin rapidement à la guerre" selon le New York Times, n'est que le dernier épisode d'une longue série d'illusions géopolitiques made in USA.

L'hubris de l'ingénierie sociale

Depuis soixante ans, Washington collectionne les fiascos du regime change. Cuba, Vietnam, Irak, Libye, Afghanistan... À chaque fois, la même recette magique : on agite un peu la population locale, on finance quelques opposants, et hop ! La démocratie fleurit spontanément. Que cette méthode ait échoué partout n'entame jamais la foi de nos stratèges en chambre.

Trump, pourtant critique féroce des interventions de ses prédécesseurs, tombe dans le même piège. Son pari sur une révolte iranienne téléguidée depuis Tel-Aviv trahit une méconnaissance sidérante des ressorts du pouvoir théocratique. Les mollahs ne tiennent pas seulement par la répression — ils s'appuient sur un appareil d'État, des réseaux économiques, et oui, une partie de la population qui préfère la stabilité autoritaire au chaos démocratique.

L'Iran n'est pas l'Ukraine

Cette erreur d'appréciation révèle un aveuglement plus profond sur la nature des sociétés moyen-orientales. L'Iran de 2026 n'est pas l'Europe de l'Est de 1989. Les Iraniens ont vécu les "révolutions colorées" de leurs voisins : ils ont vu l'Irak sombrer dans le chaos après 2003, la Libye exploser après 2011, la Syrie se déchirer pendant une décennie.

Quand Israël mise sur un soulèvement populaire, elle oublie que les Iraniens ordinaires peuvent détester leur régime tout en redoutant davantage l'alternative. Entre un gouvernement oppressif mais prévisible et l'inconnu d'une guerre civile, le choix est vite fait. Les manifestations de 2019 et 2022 l'ont montré : la colère existe, mais elle ne suffit pas à renverser un système.

Le piège de l'externalisation

Plus troublant encore : cette stratégie révèle comment Washington externalise désormais ses échecs. Incapable d'assumer directement une intervention, l'administration Trump sous-traite à Israël le sale boulot du changement de régime. Pratique pour éviter les critiques domestiques, catastrophique pour l'efficacité.

Car enfin, comment Israël pourrait-elle susciter une révolution populaire en Iran ? Son image dans la région, pour le dire poliment, ne prédispose pas les foules persanes à suivre ses conseils démocratiques. C'est comme demander à la Russie d'organiser des élections libres en Ukraine : l'absurdité saute aux yeux, sauf apparemment à Washington.

Les vrais bénéficiaires

Pendant que Trump rêve de révolutions express, qui profite vraiment de cette stratégie bancale ? D'abord, les faucons israéliens qui obtiennent un blanc-seing américain pour leurs opérations. Ensuite, les mollahs iraniens qui peuvent agiter l'épouvantail de l'ingérence étrangère pour justifier leur répression. Enfin, les industriels de l'armement des deux côtés qui voient leurs carnets de commandes se remplir.

Les perdants ? Les peuples de la région, condamnés à subir les conséquences d'une guerre qui s'éternise faute de stratégie cohérente. Et les contribuables américains, qui financent une politique étrangère aussi coûteuse qu'inefficace.

L'alternative oubliée

Existe-t-il une autre voie ? Bien sûr, mais elle exige ce dont Washington manque cruellement : la patience. Plutôt que de fantasmer sur des révolutions sur commande, l'Amérique pourrait miser sur l'évolution démographique iranienne. 60% de la population a moins de 35 ans, parle anglais, utilise internet malgré la censure. Cette génération changera l'Iran — mais à son rythme, selon ses modalités.

Cela supposerait d'abandonner l'illusion du contrôle total, de renoncer aux solutions miracles. Cela impliquerait aussi de traiter l'Iran comme un acteur rationnel plutôt que comme un État voyou à abattre. Révolutionnaire, non ?

La leçon ignorée

L'échec du plan israélien devrait servir de leçon. Il révèle l'impasse d'une diplomatie qui confond géopolitique et jeu vidéo, où l'on croit pouvoir "débloquer" des révolutions en appuyant sur les bons boutons. Cette mentalité d'ingénieur appliquée aux affaires humaines produit invariablement des catastrophes.

Mais connaissant Washington, cette leçon sera oubliée dès le prochain briefing. On cherchera un nouveau plan, une nouvelle combine, un nouveau raccourci vers la victoire. Car admettre que certains problèmes n'ont pas de solution rapide, c'est reconnaître les limites de la puissance américaine. Et ça, c'est encore plus difficile à avaler qu'un échec en Iran.