Il est 17h38 à New York, les marchés américains viennent de fermer, et une nouvelle tombe qui en dit long sur l'état de notre système financier : un juge fédéral a bloqué aujourd'hui les assignations de Jeanine Pirro visant Jerome Powell et la Federal Reserve, estimant qu'il n'y a "aucune preuve" justifiant une enquête. Aucune preuve de quoi, exactement ? C'est là que le bât blesse.
L'affaire porte sur des commentaires de Powell concernant les rénovations du siège de la Fed — un détail en apparence, mais qui soulève des questions bien plus larges sur la transparence d'une institution qui brasse des milliers de milliards. Que Pirro, procureure devenue personnalité médiatique controversée, soit à l'origine de cette démarche ne change rien au fond : peut-on encore enquêter sur la Fed ?
L'indépendance ou l'impunité ?
Depuis 2008, nous assistons à une dérive inquiétante. L'indépendance de la banque centrale, principe fondamental et nécessaire, s'est transformée en bouclier absolu contre tout contrôle démocratique. La Fed peut injecter 4 000 milliards de dollars dans l'économie sans rendre de comptes détaillés, racheter massivement des obligations d'entreprises en choisissant ses bénéficiaires, mais dès qu'on pose des questions sur ses dépenses de fonctionnement, les tribunaux ferment la porte.
Comme le rapporte la BBC, le juge a estimé qu'il n'y avait "aucune preuve" justifiant l'enquête. Mais comment peut-on évaluer l'existence de preuves sans enquête préalable ? C'est le serpent qui se mord la queue : on ne peut pas enquêter parce qu'il n'y a pas de preuves, et on ne peut pas chercher de preuves parce qu'on ne peut pas enquêter.
Cette logique circulaire révèle un système où certaines institutions sont devenues de facto au-dessus des lois. Pendant que Tokyo ouvrira ses marchés dans moins de deux heures (9h00 locales), les investisseurs japonais découvriront cette nouvelle illustration de l'intouchabilité de la Fed américaine.
Le timing qui dérange
Il faut replacer cette décision dans son contexte temporel. Nous sommes en mars 2026, et les banques centrales mondiales naviguent encore dans les eaux troubles post-pandémiques. Les politiques monétaires ultra-accommodantes ont créé des bulles d'actifs considérables, déconnectant les marchés financiers de l'économie réelle. Dans ce contexte, toute tentative de transparence sur le fonctionnement interne de la Fed devient suspecte.
Le Department of Justice annonce vouloir faire appel, selon CNBC, mais cette procédure prendra des mois. D'ici là, les questions sur la gouvernance de la Fed resteront sans réponse. C'est exactement ce que recherchent les défenseurs du statu quo : gagner du temps jusqu'à ce que l'attention médiatique se porte ailleurs.
Les vraies questions occultées
Derrière cette affaire de rénovations se cachent des enjeux autrement plus importants. La Fed gère un bilan de plus de 8 000 milliards de dollars, influence directement les taux d'intérêt mondiaux, et ses décisions impactent instantanément tous les marchés de la planète. Quand Powell parle à 14h30 heure de New York, c'est déjà 20h30 à Londres et 23h30 à Francfort — les traders européens ajustent leurs positions en temps réel.
Cette interconnexion mondiale rend d'autant plus problématique l'opacité de l'institution. Les banques centrales européennes, malgré leurs défauts, sont soumises à un contrôle parlementaire plus strict. La BCE doit régulièrement s'expliquer devant le Parlement européen, la Banque d'Angleterre devant les Communes. Aux États-Unis, les auditions de Powell au Congrès ressemblent davantage à des messes où les élus viennent chercher la bénédiction du grand prêtre monétaire.
Le précédent dangereux
Cette décision judiciaire crée un précédent inquiétant. Si l'on ne peut plus enquêter sur les aspects les plus basiques du fonctionnement de la Fed — ses dépenses, ses contrats, ses décisions administratives —, que reste-t-il du contrôle démocratique ? L'argument de l'indépendance ne peut pas servir à justifier l'absence totale de transparence.
Pirro a déclaré qu'elle ferait appel, mais le mal est fait. Le message est clair : la Fed est intouchable, même sur des sujets périphériques. Cette immunité de fait pose une question fondamentale sur la nature de notre système démocratique. Une institution peut-elle être à la fois indépendante et responsable ?
L'ironie du système
Il y a une ironie cruelle dans cette situation. La Fed prêche la transparence aux banques qu'elle supervise, exige d'elles des rapports détaillés, des stress tests, des audits permanents. Mais quand il s'agit de sa propre gouvernance, elle se réfugie derrière son statut spécial. Cette asymétrie révèle la véritable hiérarchie du pouvoir financier américain.
Pendant que les marchés asiatiques se préparent à ouvrir — Shanghai dans quelques heures, puis Tokyo —, cette décision judiciaire rappelle que certaines institutions restent des boîtes noires, même dans le pays qui se présente comme le champion de la transparence financière.
La Fed a gagné cette bataille, mais elle pourrait perdre la guerre de la légitimité. Car à force de se protéger de toute enquête, même la plus anodine, elle alimente les soupçons qu'elle prétend combattre. L'indépendance sans responsabilité n'est qu'un autre nom de l'arbitraire.
