Il aura fallu quelques mois de hausse des prix pétroliers pour que l'administration Trump découvre soudain les vertus du pragmatisme avec l'Iran. Scott Bessent, secrétaire au Trésor, a lâché hier ce qui ressemble à un aveu d'impuissance déguisé en stratégie : "le gouvernement pourrait même prendre la mesure paradoxale de lever certaines sanctions sur le pétrole iranien" pour faire baisser les prix mondiaux.
Paradoxale, vraiment ? Ou simplement révélatrice de ce que nous savons tous mais que personne n'ose dire : la politique étrangère américaine n'a jamais été guidée par des principes immuables, mais par l'arithmétique électorale et les sondages de popularité.
L'Iran, ennemi flexible selon les circonstances
Rappelons les faits. Pendant des décennies, Washington a présenté l'Iran comme l'incarnation du mal au Moyen-Orient. Sanctions économiques, isolement diplomatique, menaces militaires : tout l'arsenal de la puissance américaine a été déployé pour "contenir" Téhéran. Les administrations successives ont expliqué aux Américains que chaque dollar de pétrole iranien finançait le terrorisme international et déstabilisait la région.
Mais voilà que les prix flambent, que l'inflation menace, et soudain cette même administration découvre que "lever les sanctions sur le pétrole iranien ferait baisser les prix mondiaux", comme l'a déclaré Bessent selon le New York Times. Trump lui-même n'y va pas par quatre chemins : "Je ferais tout ce qui est nécessaire pour faire baisser les prix du pétrole."
Tout ce qui est nécessaire. Y compris, donc, enrichir ce régime que l'on diabolise depuis si longtemps.
La géopolitique à géométrie variable
Cette volte-face potentielle n'est pas qu'une simple adaptation tactique. Elle révèle la nature profondément opportuniste de la politique étrangère américaine, où les "intérêts vitaux" se redéfinissent au gré des cycles électoraux et des préoccupations domestiques.
Car enfin, si l'Iran était vraiment cette menace existentielle que décrivent les think tanks washingtoniens, comment justifier de lui offrir soudain une manne financière considérable ? Si le régime des mollahs finance effectivement le terrorisme international, comme le martèlent les rapports du Pentagone, pourquoi lui donner les moyens de le faire davantage ?
La réponse est d'une simplicité désarmante : parce que les Américains votent avec leur portefeuille, pas avec leurs convictions géopolitiques. Et qu'un président qui laisse l'essence à 4 dollars le gallon a peu de chances de survivre politiquement, quelles que soient ses prouesses diplomatiques ailleurs.
L'infantilisation des citoyens en action
Ce qui frappe dans cette affaire, c'est la désinvolture avec laquelle l'administration assume cette contradiction. Aucune explication cohérente n'est fournie sur la façon dont cette mesure s'articule avec la stratégie globale vis-à-vis de l'Iran. Aucune reconnaissance du fait que cette décision invalide des années de discours sur la dangerosité du régime iranien.
Les citoyens américains sont traités comme des enfants incapables de comprendre les subtilités de la realpolitik. On leur sert des slogans simplistes quand il faut justifier les sanctions, puis on change de cap sans explication quand les circonstances l'exigent. Cette infantilisation systématique nourrit précisément le cynisme et la défiance que l'on prétend combattre.
Les vrais gagnants de cette hypocrisie
Qui profite de cette incohérence ? Certainement pas les citoyens américains, qui méritent une politique étrangère lisible et assumée. Certainement pas la crédibilité diplomatique des États-Unis, déjà écornée par des décennies de revirements.
Les vrais bénéficiaires sont les régimes autoritaires du monde entier, qui peuvent désormais pointer du doigt cette hypocrisie pour relativiser leurs propres contradictions. Téhéran, en particulier, peut savourer cette victoire : après avoir résisté aux pressions maximales, le voilà courtisé par ceux-là mêmes qui voulaient l'étrangler économiquement.
Une leçon de réalisme mal assumé
Il y aurait pourtant une façon honnête de présenter cette évolution : reconnaître que la politique des sanctions maximales a échoué, que l'Iran a survécu à la pression économique, et qu'il faut désormais composer avec cette réalité. Admettre que l'intérêt américain peut parfois exiger de traiter avec des régimes que l'on désapprouve.
Mais cela supposerait de traiter les citoyens en adultes capables d'accepter la complexité du monde. Cela impliquerait de renoncer aux récits manichéens qui simplifient la communication politique mais appauvrissent le débat démocratique.
Au lieu de cela, nous assistons à un numéro d'équilibriste où l'on prétend maintenir les principes tout en les piétinant allègrement. Une hypocrisie qui ne trompe personne, sauf peut-être ceux qui la pratiquent.
L'Iran n'a pas changé en quelques mois. Ce qui a changé, c'est la perception que l'administration Trump a de ses propres intérêts électoraux. Le reste n'est que communication.
