Il y a quelque chose de profondément troublant dans cette image : un président qui remet solennellement des clés de logement comme s'il distribuait des cadeaux de Noël. William Ruto était aujourd'hui à Emgwen, dans le comté de Nandi, pour inaugurer 120 nouveaux propriétaires et annoncer que 100 autres unités restent "en vente". En vente. Voilà bien le mot qui révèle toute l'ambiguïté de ce qu'on appelle pompeusement le "Programme de logement abordable".

Car enfin, de quoi parle-t-on exactement ? D'un service public ou d'une opération commerciale déguisée en politique sociale ? Quand l'État se transforme en promoteur immobilier, la frontière devient floue entre droit au logement et business plan gouvernemental.

L'État-vendeur, nouveau modèle kenyan

Selon The Star et KBC Digital qui rapportent l'événement, Ruto a vanté les mérites de son programme qui "a accéléré la croissance dans 111 circonscriptions grâce à la fourniture de logements décents pour le peuple, ainsi qu'en fournissant des emplois pour les jeunes et les femmes". Belle rhétorique. Mais regardons les chiffres : 120 familles logées, 100 unités encore à écouler. Sur un pays de 54 millions d'habitants, c'est une goutte d'eau qui fait beaucoup de bruit médiatique.

Le véritable enjeu n'est pas dans ces 220 logements, mais dans le modèle qu'ils incarnent. En conditionnant l'accès au logement à la capacité d'achat, même "abordable", l'État kenyan abandonne sa mission redistributive pour adopter une logique de marché. Les plus pauvres, ceux qui ne peuvent même pas se permettre du "logement abordable", restent sur le carreau.

La politique du spectacle immobilier

Cette cérémonie de remise des clés relève d'une mise en scène politique rodée. Le président qui inaugure, les bénéficiaires reconnaissants, les médias qui relaient. Tout y est pour créer l'illusion d'une action publique efficace. Mais derrière le folklore, les questions dérangeantes s'accumulent.

Qui a vraiment accès à ces logements "abordables" ? Quels sont les critères de sélection ? À quel prix sont vendues ces unités ? Et surtout : pourquoi l'État, qui devrait garantir le droit au logement, se contente-t-il de jouer les intermédiaires entre promoteurs et acheteurs ?

Le discours officiel évoque la création d'emplois pour "les jeunes et les femmes". Formule creuse s'il en est. Quels emplois ? Temporaires ou durables ? Dans la construction ou dans la maintenance ? À quel niveau de rémunération ? L'absence de détails précis trahit une communication politique plus soucieuse d'effet d'annonce que de transparence.

L'illusion de la solution technique

Le Programme de logement abordable illustre parfaitement cette tendance moderne à techniciser les problèmes politiques. Face à la crise du logement, plutôt que de s'attaquer aux causes structurelles - spéculation foncière, inégalités de revenus, urbanisation sauvage - on propose une solution technique : construire des logements et les vendre "à prix abordable".

Cette approche évite soigneusement les questions qui fâchent. Pourquoi les terrains urbains sont-ils si chers ? Comment lutter contre la spéculation immobilière ? Que faire pour les millions de Kenyans qui vivent dans les bidonvilles ? Autant d'interrogations qui exigeraient des réformes structurelles, donc des affrontements avec des intérêts puissants.

Il est plus confortable politiquement de couper des rubans et de distribuer des clés que de réguler le marché foncier ou de taxer la plus-value immobilière.

Le piège de la dette sociale

Car c'est bien de cela qu'il s'agit : transformer des citoyens en débiteurs. Ces 120 nouveaux "propriétaires" ne sont pas des bénéficiaires d'une politique publique, mais des clients d'un État-vendeur. Ils devront rembourser, probablement sur des années, leur accès à un droit fondamental.

Cette logique de l'endettement social présente un double avantage pour le pouvoir : elle déresponsabilise l'État (puisque les bénéficiaires "paient" leur logement) et elle crée une dépendance politique (difficile de critiquer un gouvernement auquel on doit encore de l'argent).

Au-delà du folklore, les vraies questions

Pendant que Ruto inaugurait ses 120 logements à Nandi County, combien de familles kenyanes ont été expulsées de leurs habitations précaires ? Combien de jeunes ont renoncé à fonder une famille faute de pouvoir se loger décemment ? Combien de travailleurs consacrent plus de la moitié de leurs revenus à leur loyer ?

Ces questions-là ne font pas l'objet de cérémonies officielles. Elles ne génèrent pas de photos avec remise de clés. Elles exigent des réponses politiques, pas des solutions de marché.

Le Kenya, comme tant d'autres pays, fait le choix de la facilité : plutôt que de garantir le droit au logement, on organise sa marchandisation "sociale". Plutôt que de construire un service public, on subventionne un marché privé. Plutôt que de loger les plus pauvres, on aide les classes moyennes à devenir propriétaires.

Cette politique du logement "abordable" n'est pas une solution à la crise du logement. C'est sa reconduction sous une forme plus présentable. Et les 120 clés remises aujourd'hui à Emgwen, aussi symboliques soient-elles, ne changeront rien à cette réalité.