Il y a quelque chose de profondément malsain dans la façon dont Donald Trump encourage Israël à jouer avec le feu iranien. L'assassinat d'Ali Larijani cette nuit, revendiqué par l'armée israélienne, porte la signature d'une stratégie américaine aussi cynique qu'irresponsable : pousser son allié proche-oriental vers une confrontation directe avec Téhéran tout en gardant ses propres mains relativement propres.
Quand Trump déclare qu'il "n'a pas peur d'envoyer des troupes au sol en Iran", comme le rapporte le New York Times, il faut traduire : il n'a pas peur d'envoyer d'autres au casse-pipe. Car soyons clairs, ce ne sont pas les Marines qui viennent d'éliminer le responsable sécuritaire iranien le plus influent après Khamenei lui-même. Ce sont les forces spéciales israéliennes qui ont pris ce risque colossal, sur encouragement américain.
Cette division du travail géostratégique révèle toute l'hypocrisie de l'alliance américano-israélienne. Washington fournit les renseignements, les armes, le soutien diplomatique et les grandes déclarations martiales. Tel-Aviv fournit les pilotes, les commandos et... les cibles potentielles pour la riposte iranienne. Difficile d'imaginer répartition plus inégale des risques.
L'élimination de Larijani n'est pas un simple "coup tactique" comme aiment à le présenter les stratèges de salon. C'est une escalade majeure qui transforme fondamentalement l'équation régionale. Larijani n'était pas qu'un bureaucrate sécuritaire : il était l'architecte de la stratégie iranienne au Moyen-Orient, l'homme qui coordonnait les milices chiites du Liban au Yémen. Sa mort équivaut à décapiter le système nerveux de l'influence iranienne dans la région.
Téhéran ne peut pas laisser passer un tel affront sans réagir massivement. Les ayatollahs ont bâti leur légitimité sur la résistance à l'axe américano-israélien. Ils sont désormais contraints à une riposte spectaculaire sous peine de perdre toute crédibilité auprès de leurs alliés régionaux et de leur propre population.
Mais voilà le piège diabolique dans lequel Trump a enfermé Israël : toute riposte iranienne visera prioritairement le territoire israélien, pas américain. Les bases militaires US au Golfe sont certes exposées, mais l'Iran sait parfaitement qu'attaquer directement les forces américaines déclencherait une guerre totale qu'il ne peut pas gagner. En revanche, pilonner Tel-Aviv ou Haïfa reste dans les "règles du jeu" régional.
Cette asymétrie des risques n'est pas un accident : elle est voulue par Washington. Depuis des décennies, la stratégie américaine au Moyen-Orient consiste à utiliser Israël comme un "porte-avions insubmersible" pour projeter sa puissance sans assumer tous les coûts politiques et humains. Trump pousse simplement cette logique à son paroxysme.
Le plus révoltant dans cette affaire, c'est la passivité complice des médias occidentaux qui présentent systématiquement ces escalades comme des "réponses légitimes" aux "provocations iraniennes". Comme si l'assassinat ciblé d'un haut responsable étranger sur son territoire national relevait de la légitime défense. Comme si l'Iran n'avait pas le droit de réagir à l'élimination de ses dirigeants.
Cette grille de lecture manichéenne empêche de voir la réalité : nous assistons à une guerre par procuration où l'Amérique utilise Israël pour affaiblir l'Iran sans assumer les conséquences de cette stratégie. Trump peut bien fanfaronner sur l'envoi hypothétique de troupes américaines : il sait parfaitement que l'opinion publique américaine ne tolérerait pas une nouvelle guerre terrestre au Moyen-Orient.
L'ironie tragique, c'est qu'Israël, en acceptant de jouer ce rôle de supplétif militaire, compromet sa propre sécurité à long terme. Chaque escalade renforce la détermination iranienne à développer des capacités de frappe asymétriques. Chaque assassinat ciblé justifie un peu plus, aux yeux de Téhéran, la nécessité de se doter de l'arme nucléaire.
Au final, cette stratégie de tension permanente ne sert qu'un seul intérêt : maintenir la dépendance israélienne vis-à-vis du parapluie sécuritaire américain. Plus la région s'embrase, plus Tel-Aviv a besoin de Washington. Plus Israël prend de risques militaires, plus il devient indispensable à la stratégie américaine de containment de l'Iran.
La mort de Larijani marque peut-être un point de non-retour dans cette escalade. Mais ne nous y trompons pas : quand les missiles iraniens s'abattront sur Israël dans les jours qui viennent, Trump sera bien à l'abri dans ses bunkers américains, comptant les points de cette guerre qu'il aura contribué à déclencher sans jamais la mener.
