Vingt-six ans après l'attentat contre l'USS Cole qui coûta la vie à 17 marins américains, Donald Trump vient de découvrir que l'Iran était "probablement impliqué". Quelle coïncidence ! Au moment précis où les tensions avec Téhéran atteignent un nouveau paroxysme, voilà que ressurgit opportunément un drame que trois administrations précédentes — Bush, Obama, Biden — avaient pourtant attribué exclusivement à Al-Qaïda.

Cette accusation tardive, selon le New York Times, a même poussé un juge à ordonner une recherche de documents liés à cette affaire. Mais ne nous y trompons pas : nous n'assistons pas à une enquête historique. Nous observons la fabrication en temps réel d'une justification de guerre.

La mécanique de la manipulation

L'art de ressusciter les morts pour légitimer les conflits futurs n'est pas nouveau dans l'arsenal rhétorique américain. Souvenez-vous des "armes de destruction massive" irakiennes, du "massacre de Timisoara" ou des "couveuses du Koweït". À chaque fois, le même schéma : on exhume un événement tragique, on y ajoute une dose d'émotion légitime, et on désigne l'ennemi du moment comme responsable.

Mais pourquoi l'Iran, et pourquoi maintenant ? Parce que Trump a besoin d'un récit simple pour une opinion publique fatiguée des aventures militaires. Al-Qaïda, c'est compliqué — un réseau terroriste sunnite financé historiquement par l'Arabie Saoudite, alliée de Washington. L'Iran, c'est plus pratique — un État-nation chiite que l'on peut bombarder proprement.

L'amnésie sélective du pouvoir

Ce qui frappe dans cette affaire, c'est l'amnésie soudaine de nos dirigeants. En 2000, l'enquête du FBI avait formellement établi la responsabilité d'Al-Qaïda. Les 17 victimes de l'USS Cole avaient leurs coupables identifiés : Jamal al-Badawi et Abd al-Rahim al-Nashiri, tous deux membres avérés de l'organisation de Ben Laden.

Mais voilà que Trump, en 2026, "découvre" une piste iranienne. Soit les services de renseignement américains sont d'une incompétence crasse depuis un quart de siècle, soit nous assistons à une réécriture de l'histoire à des fins politiques. Je penche pour la seconde hypothèse.

Le piège de l'émotion légitime

Ne vous méprenez pas sur mon propos : les 17 marins morts dans le port d'Aden méritent justice, et leurs familles méritent la vérité. Mais c'est précisément parce que leur sacrifice est légitime qu'il devient un outil de manipulation si puissant.

Qui oserait contester la nécessité de "venger" ces morts ? Qui prendrait le risque politique de paraître indifférent au sort de ces jeunes soldats ? Trump l'a bien compris : en instrumentalisant leur mémoire, il se place au-dessus de toute critique rationnelle.

L'Iran, bouc émissaire parfait

L'Iran présente tous les avantages du parfait ennemi pour une administration en quête de légitimité. Régime théocratique répressif, il offre une cible moralement acceptable. Puissance régionale montante, il justifie une réponse militaire d'envergure. État-nation structuré, il permet d'éviter les enlisements asymétriques qui ont caractérisé l'Irak et l'Afghanistan.

Peu importe que l'Iran chiite et Al-Qaïda sunnite soient des ennemis jurés. Peu importe que Téhéran ait combattu les Talibans en Afghanistan. Dans la logique trumpienne, tous les "méchants" du Moyen-Orient forment un bloc homogène qu'il convient de traiter militairement.

La complicité du silence

Ce qui m'inquiète le plus dans cette affaire, c'est le silence assourdissant de ceux qui savent. Où sont les anciens responsables du FBI qui ont mené l'enquête sur l'USS Cole ? Où sont les experts du terrorisme qui connaissent parfaitement les antagonismes entre chiites et sunnites ? Où sont les journalistes qui ont couvert cette affaire pendant des années ?

Leur mutisme n'est pas innocent. Il révèle cette lâcheté institutionnelle qui caractérise Washington : on préfère se taire plutôt que de contrarier un président imprévisible, même quand la vérité historique est en jeu.

L'histoire comme arme de guerre

Trump ne fait pas que mentir — il transforme l'histoire en arsenal. En accusant l'Iran d'un crime qu'il n'a pas commis, il ne se contente pas de préparer l'opinion à un conflit. Il pervertit la notion même de justice en la subordonnant aux calculs géopolitiques du moment.

Les 17 marins de l'USS Cole méritaient mieux que de devenir les alibis posthumes d'une guerre qui n'a rien à voir avec leur sacrifice. Ils méritaient la vérité, pas cette instrumentalisation cynique de leur mémoire.

Mais dans l'Amérique de Trump, la vérité historique pèse moins lourd qu'un tweet belliqueux. Et c'est peut-être cela, le plus grave.