Volodymyr Zelensky vient de franchir un nouveau cap dans l'art du storytelling géopolitique. Dans une interview accordée à la BBC ce mercredi, le président ukrainien affirme que son pays manque de missiles à cause du conflit au Moyen-Orient, et accuse Vladimir Poutine de vouloir "une guerre longue entre les États-Unis et l'Iran". Une théorie du complot digne des plus beaux romans d'espionnage, mais qui révèle surtout la dérive inquiétante d'un dirigeant devenu prisonnier de sa propre communication.
Le grand théâtre de la victimisation
Reprenons les faits : l'Ukraine se plaint d'une pénurie de missiles. Soit. Mais plutôt que d'interroger les priorités de ses alliés ou l'efficacité de sa stratégie militaire, Zelensky préfère désigner un coupable idéal : Poutine, ce marionnettiste machiavélique qui tirerait les ficelles des conflits mondiaux depuis le Kremlin.
Cette explication a l'avantage d'être simple et de déresponsabiliser totalement Kiev. Plus besoin de se demander si l'aide occidentale est mal gérée, si les objectifs militaires sont réalistes, ou si la diplomatie ukrainienne a su maintenir l'attention internationale. Non, tout est la faute de Poutine qui manipule les événements au Moyen-Orient.
L'Ukraine n'est plus seule au monde
Voilà pourtant la réalité que Zelensky refuse d'admettre : l'Ukraine n'a plus le monopole de l'urgence géopolitique. Depuis octobre 2023, le conflit israélo-palestinien puis les tensions avec l'Iran ont naturellement redistribué les priorités stratégiques occidentales. Les États-Unis, principal fournisseur d'armements, doivent désormais jongler entre plusieurs théâtres d'opération.
Cette concurrence était prévisible et, osons le dire, normale. Aucun pays, même en guerre, ne peut prétendre à une attention exclusive de la communauté internationale. Mais plutôt que d'adapter sa stratégie à cette nouvelle donne, Zelensky choisit la surenchère narrative.
La théorie du complot comme politique étrangère
Accuser Poutine d'orchestrer les tensions américano-iraniennes relève d'une vision paranoïaque des relations internationales. Comme si les ayatollahs de Téhéran attendaient les instructions de Moscou pour définir leur politique régionale. Comme si Washington n'avait pas ses propres raisons, historiques et stratégiques, de s'opposer à l'Iran.
Cette rhétorique n'est pas anodine. Elle s'inscrit dans une logique de chantage émotionnel qui a longtemps fonctionné : "Si vous ne nous aidez pas assez, c'est que vous êtes complices de Poutine." Un procédé efficace en 2022, quand l'émotion dominait l'analyse, mais qui montre aujourd'hui ses limites.
L'infantilisation des alliés
En présentant les dirigeants occidentaux comme des marionnettes manipulées par Poutine via les crises moyen-orientales, Zelensky révèle surtout son mépris pour l'intelligence de ses partenaires. Cette vision suppose que Biden, Macron ou Scholz sont incapables de gérer plusieurs dossiers simultanément, qu'ils tombent dans tous les "pièges" tendus par Moscou.
C'est exactement le type de discours qui finit par agacer les chancelleries. Les dirigeants occidentaux ne sont pas des enfants qu'on manipule avec des histoires de méchant loup russe. Ils ont leurs propres contraintes, leurs propres électeurs, leurs propres priorités nationales.
Le piège de la communication permanente
Zelensky s'est construit une image de communicant génial, capable de mobiliser l'opinion mondiale par ses interventions médiatiques. Mais cette stratégie montre aujourd'hui ses effets pervers : prisonnier de son personnage, il doit sans cesse surenchérir pour maintenir l'attention.
D'où ces déclarations de plus en plus spectaculaires, ces théories de plus en plus alambiquées. Hier, c'était Poutine qui voulait affamer le monde en bloquant les céréales ukrainiennes. Aujourd'hui, c'est Poutine qui manipule les conflits moyen-orientaux. Demain, ce sera quoi ? Poutine responsable du réchauffement climatique ?
Retour à la réalité géopolitique
La vérité, moins romanesque mais plus pragmatique, c'est que l'Ukraine doit apprendre à coexister avec d'autres crises internationales. Cela implique de repenser sa stratégie, de diversifier ses sources d'approvisionnement, de négocier plus finement avec ses alliés.
Mais cela implique surtout d'abandonner cette posture victimaire qui consiste à transformer chaque difficulté en complot orchestré par Moscou. L'Ukraine mérite mieux qu'un président qui explique ses problèmes par des théories dignes d'un mauvais thriller géopolitique.
La guerre en Ukraine est assez tragique sans qu'on y ajoute des scénarios de manipulation planétaire. Il est temps que Zelensky redescende sur terre et accepte les règles implacables de la realpolitik : dans un monde multipolaire, même les victimes doivent faire preuve de réalisme.
